En 2067?

Bordeaux. Mardi 16 mai 2067. 7H45. Bedroom de Pierre (le numérique étant la norme de modernité sociale, les anglicismes le sont aussi sous peine d’exclusion sociale). Le réveil drone®, modèle Twatch Brain Live, est en position stationnaire depuis 15mn au-dessus du lit. Le réveil drone® est connecté en direct à la banque d’informations de Citizen Kane Inc Corporation et au cerveau de Pierre par liaison mentale redtool version 6.8. Pierre, Tuberjournaliste depuis 20 ans, se réveille en douceur via un flux d’informations envoyé par le Twatch Brain Live.  8H. Pierre prépare son petit déjeuner en écoutant la Iiiiiradio, propriété de Lapple Democrature Company.


En 2016.

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En 2067?

Menu : café synthétique Nescaffo, pain reconstitué par assemblage moléculaire Banetti, céréales virtuelles Kelloksdream. 8H02 : le petit déjeuner est directement ingéré via la connectique Doliprame 1.2 de l’estomac de Pierre. En 2067, les minutes hors travail sont décomptées du salaire. Le contrat de travail a disparu en 2027, dix ans après l’application stricte de la loi de modernisation économique socialiste, dite à l’époque «El Gattazikomri». Désormais, Pierre, comme tous les salariés de France, est payé uniquement à la minute effectuée.


En 2016.

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En 2067?

8h04 : Pierre ouvre sa tablette Lamsung Virtual Working 7.4. Connecté par Lifi Ultra, il reçoit ses commandes de la journée. Pierre, tuberjournaliste, est l’un des millions de sous-traitants (ex employés de l’ancien système) de Lamsung Virtual Working. Sa rédactrice en chef est Agathe Austin de la Mini, directrice de la communication du conglomérat asiatique.


En 2016.

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En 2067?

Au menu : 9h : couverture de la signature de la convention de partage des marchés avec Lapple Democrature Company et Lamsung Virtual Working. 14h : couverture de la visite du PDG de Lamsung Virtual Working à la fondation Lamsung Virtual Working pour la liberté de presse. 16h : rédaction d’un reportacommuniqué de presse sur la nouvelle usine de fabrication Lamsung Virtual Working. 17h : rédaction vidéo d’un film de 3mn sur les conditions de travail exceptionnelles des millions de sous-traitants de Lamsung Virtual Working. 22h : couverture de la fête scellant l’alliance économique entre Lamsung Virtual Working et Lapple Democrature Company. Depuis 2047, les deux conglomérats sont propriétaires de 50% des médias de la planète.  Objectif avoué de ces derniers : prendre le contrôle des 50% restants propriété de Racebook Spy et Moogle Daftpunk.


En 2016.

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En 2067?

Bordeaux. Mardi 16 mai 2067. 9H : Palace Le Juppon. Salon d’honneur Alain Juppé (président de l’ancienne république 2017/2022). Wan Ho Chi Lin, CEO de Lamsung Virtual Working accueille Bill Job, CEO de Lapple Democrature Company. Pierre est sur « zone ». Agathe Austin de la Mini lui a envoyé, via sa liaison mentale redtool, les questions à poser aux deux dirigeants. Il s’exécute puis pose, obligation contractuelle, une question («Que pensez vous de cet accord ? ») à différents invités. Réponse unanime et orgasmique : « C’est juste trop sexy toute cette connexion.».


En 2016.

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En 2016. juliacageportrait

INTERVIEW JULIA CAGÉ, professeur d’économie à Sciences Po Paris , auteur de l’ouvrage  Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie

Financement capitalistique : quel est la situation de la presse française en 2017 ?
La situation est maintenant bien connue. La concentration aujourd’hui est extrêmement importante, et les médias sont de plus en plus détenus par des acteurs « extérieurs » au système. En particulier, au cours des dernières années, deux nouveaux groupes se sont constitués autour des géants des télécoms, d’un côté Xavier Niel et de l’autre Patrick Drahi.
Pouvez vous nous expliquer votre théorie « de la fin des illusions » ?
Dans mon livre Sauver les médias, je développe plusieurs illusions auxquelles les propriétaires de médias se sont malheureusement attachées au cours des dernières années et qui expliquent en partie pourquoi de mauvaises décisions ont été prises. En particulier, la principale de cette illusions a été l' »illusion publicitaire », cette idée qu’il fallait donner du contenu à lire gratuitement en ligne, qu’il serait possible à partir d’un certain seuil d’audience de monétiser ce contenu. Or le marché publicitaire n’a pas répondu présent, ce qui n’est pas très étonnant. La part de la publicité consacrée aux journaux ne cesse de diminuer, et ce depuis des décennies (les journaux ont souffert dès l’introduction de la publicité à la télévision !). Il y a un marché publicitaire en ligne mais il est entièrement capturé par un tout petit nombre d’acteurs, à commencer par Google et Facebook.
Quel modèle pour le futur (2067?) des médias ?
C’est très compliqué à dire… Il y a encore quelques mois, j’aurais dit sans hésiter le modèle du mur payant (paywall) mais des « innovations » comme Instant Articles de Facebook viennent le bousculer. Je crois que nous devons avoir une réflexion de fonds sur la place excessive prise aujourd’hui par un petit nombre d’agrégateurs et de réseaux sociaux qui font peser une menace sur la liberté de l’information.
Ce qui me semble essentiel pour qu’il y ait encore de l’information de qualité c’est également de penser non seulement le modèle économique mais également le modèle démocratique de fonctionnement, et de permettre l’émergence de nouvelles formes juridiques pour les médias, comme la société de média à but non lucratif que je propose dans mon livre. Pour que le futur des médias soit bon, il faut que ces médias soient indépendants, et il faut donc assurer que les lecteurs et les journalistes aient suffisamment de pouvoir pour protéger cette indépendance. Je pense également que le modèle du futur pour les médias doit être à but non lucratif.
Quel est pour vous l’enjeu démocratique d’une refonte totale du financement des médias ?
Il est essentiel ! Sans information indépendante de qualité, la démocratie n’est qu’une illusion. La bonne définition de la démocratie n’est pas « un homme une voix » mais « un homme INFORMÉ une voix ». Or sans refonte totale du financement des médias, sans garantie de la production d’une information de qualité par des journalistes indépendants, nous ne serons plus informés comme citoyens comme nous devrions l’être.

 

 

 

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En 2067?

9H33 : Pierre quitte le palace. Il envoie son décompte minutes au service rémunération: 33 minutes effectuées, soit à 10 yenllars de la minute, 330 yenllars.  Prochaine commande à 14h. Pierre ne rentre pas chez lui en attendant. Il commande un café Nescaffo à la brasserie Lamsung Virtual Working. Coût : 100 yenllars (automatiquement décomptés de sa rémunération).

Agathe Austin de la Mini contacte de son côté son homologue de Lapple Democrature Company (célèbre pour avoir été l’un des rares à être invité à l’enterrement du désormais canonisé Steve ob) Tristan Bhv du Beaumarchais. A eux deux, ils contrôlent désormais la moitié des médias de la planète et un troupeau d’un million de Tuberjournalistes.

Leur mantra commun : « informer, c’est vendre ». Minuit : Pierre rentre chez lui après la couverture de la fête célébrant l’alliance. Il envoie son relevé de commande : 200 minutes effectuées et payées pour seize heures de présence effective. Il se couche en admirant la pomme qui a désormais remplacé dans le ciel la lune grâce à une invention de Lapple Democrature Company : l’Iiiii vision 7.

 Pierre Lassus, Valentin Breuil, Arthur Jegou